Humeurs noires
Voici un ouvrage classieux, aurait pu dire Gainsbourg, en découvrant le fruit de la collaboration entre Éric Dejaeger pour les textes et Pierre Soletti pour les illustrations.
Le livre joue sur les contrastes du noir et du blanc, avec des touches sanguines, chers justement à l’ancien locataire du 5 bis de la rue de Verneuil.
On pense aussi aux Idées noires de Franquin.
Des textes carrés, solides, non arrondis ou allégés par des tournures de phrases.
Des textes dépouillés qui vont à l’essentiel. Comme si l’écriture blanche seyait le mieux aux humeurs noires.
Un lyrisme maîtrisé par une plume acérée et des mots en cuir sombre.
Pour donner le ton, une citation de Bukowski ironisant sur les écrivains qui se lèvent à l’aube pour écrire...
Voilà pour l’écriture !
Quant au contenu, on retrouve les repoussoirs dejaegeriens : les médias racoleurs, le cirque politique et ses sbires, le sport spectacle, l’argent-roi, la haine sous toutes ses formes, et qui peut prendre les habits doucereux - Dejaeger les dépiste sans relâche - des bons sentiments et de la poésie de pacotille, ce qu’on pourrait résumer par l’angélisme.
Les textes s'encrent dans le quotidien d’Éric (notamment d’usager du train), comme si le réel venait, un peu maso tout de même, se faire mettre en pièces par son crayon affûté. Il faut croire qu’il y trouve son conte. Ce titre-ci m’a fait d’ailleurs penser à un autre de ses ouvrages parus chez Mémor, sous la houlette de John Ellyton, les Contes de la poésie ordinaire.
Exemple parmi d’autres : opéré en urgence pour une appendicite aiguë, le narrateur comptabilise le temps record resté à l’hosto, et de conclure : J’ai contacté le Guinness Book : / on a déjà fait mieux / & / moi / qui aime prendre mon temps...
Ou le texte tendre sur les tous les flacons qui occupent la douche quand on vit sous le même toit qu’une épouse et de trois filles...
C’est dans ce territoire qu’Éric (fait) œuvre depuis une trentaine d’ouvrages, qu’il exerce le mieux ses talents de sniper, qu’il lance ses scuds.
Mais le noir n’exclut pas l’espoir, quand surtout il se situe à portée d’homme. L’auteur sait alors croquer les petits bonheurs de l’existence, pour reprendre de l’air, surnager, tenir le cap.
Et il faut lire l’ouvrage jusqu’au bout pour s’apercevoir qu’on peut toujours éviter le pire (annoncé dans le titre).
Éric Dejaeger réussit par ailleurs ce tour de force de rendre nombre d’éléments de son quotidien sans jamais se livrer, être impudique. D’ailleurs, vous aurez beau le chercher, vous ne trouverez pas son profil sur Facebook.
Dans l’avant-propos, Jean l’Anselme écrit : « Dejaeger est une sorte de Buster Keaton, sa poésie n’a pas le moindre sourire. » Mais il précise aussitôt : « Son humour tient dans sa façon d’appréhender la réalité et de la dire. »
Exercice d’équilibriste donc, ou, puisqu’il s’agit d’écriture, de styliste.
Pour le dire plus simplement, on ne s’ennuie pas un instant à la lecture de ce livre d’images et de mots. On rit souvent et jamais bêtement, car chaque trait d’humour s’accompagne d’une pointe de réflexion, comme si chaque allumette de rire qu’on craquait enflammait un brin d’intelligence.
E.A.
Voici un court extrait...
LE TOP DU TOP
Aujourd’hui
j’ai écrit
un superbe poème
qui pourrait faire le bonheur
du monde entier.
Je le garderai pour moi
aussi longtemps
qu’il restera des analphabètes.
E.D.

LIENS UTILES (notamment pour commander le bouquin):
Le blog d'Éric Dejaeger:
http://courttoujours.hautetfort.com/
Le blog de Gros Textes:
http://grostextes.over-blog.com/2014/01/eric-dejaeger.html








